Point de mire sur les antipsychotiques et la démence

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La plupart des antipsychotiques n’ont pas été conçus pour les personnes atteintes de démence. Ils sont néanmoins largement prescrits aux personnes âgées pour traiter des symptômes comportementaux tels que l’errance, l’agressivité et l’agitation.

Ces médicaments ont été mis sur le marché dans le but de traiter les personnes aux prises avec des troubles mentaux graves comme la schizophrénie et les troubles bipolaires. Ils s’avèrent très efficaces pour la gestion de ces affections et permettent à bon nombre de ces personnes de vivre dans leur collectivité.

Ce qui est préoccupant, c’est l’utilisation non indiquée de ces médicaments chez les patients atteints de démence. Bien qu’aucun antipsychotique ne soit approuvé pour le traitement des symptômes comportementaux de cette affection aux États‑Unis et que seule la rispéridone soit approuvée à ces fins au Canada, ils sont largement utilisés dans le traitement de la démence dans ces deux pays.

« L’opinion générale est que, malgré leur utilisation massive, très peu d’éléments probants permettent de démontrer leurs bénéfices chez les personnes atteintes de démence », indique la Dre Paula Rochon, gériatre et vice‑présidente de la recherche au Women’s College Hospital de Toronto, qui a consacré sa carrière à l’amélioration des médicaments destinés aux personnes âgées.

« Très peu de données permettent de prouver que ces médicaments agissent sur les troubles comportementaux.

La recherche et l’expérience clinique ont démontré que, bien que plus sûrs, les médicaments de nouvelle génération adoptés dans les années 1990 en vue de réduire certains des risques liés aux versions précédentes ne sont pas nécessairement sans danger », explique la Dre Rochon.

« La mise au point d’un produit sans risque ne s’est pas concrétisée », dit-elle.

Des effets secondaires risqués

Les personnes qui consomment des antipsychotiques peuvent plus facilement perdre l’équilibre. Étant donné que les personnes atteintes de démence sont le plus souvent âgées, leur risque de chutes et de fractures de la hanche est plus élevé.

Un autre effet secondaire préoccupant est la rigidité musculaire, aussi appelé parkinsonisme. Il peut y avoir apparition de symptômes présents chez une personne atteinte de la maladie de Parkinson, tels que la démarche traînante et la raideur, pouvant nécessiter un traitement propre à cette nouvelle affection.

Tout ce qui accroît la sédentarité des personnes âgées n’est pas souhaitable. Plus elles passent de temps assises ou couchées, plus les risques d’infection ou de plaies de pression augmentent.

« Elles doivent demeurer actives et fonctionnelles dans la mesure du possible. Le mouvement favorise la santé de leurs poumons et leur bien-être général », affirme la Dre Rochon.

L’utilisation d’antipsychotiques par cette population augmente également leur risque de décès.

Des avertissements sur les antipsychotiques ont été émis au début des années 2000 par le fabricant et le gouvernement, mais, selon la Dre Rochon, aucune directive claire quant aux solutions de rechange n’a permis de décider d’un autre traitement. Les études démontrent que le recours aux antipsychotiques a continué d’augmenter même après la diffusion de ces avertissements.

Pourquoi les utilise-t-on donc aussi fréquemment?

« La réponse courte est que jusqu’à maintenant, aucun traitement médicamenteux n’est sûr et efficace pour la gestion des troubles comportementaux liés à la démence, alors les gens se penchent vers d’autres solutions, indique la Dre Rochon.

Il faut cesser de croire qu’il y aura un traitement unique pour tout. Les progrès se font lentement, mais je crois qu’il y a une conscientisation face au problème. »

Bien que les antipsychotiques soient encore largement utilisés, les gens pensent différemment. On envisage d’autres solutions face aux problèmes comportementaux et on échange les pratiques exemplaires en vue d’offrir d’autres options de traitement.

Dans le cadre d’une étude sur les établissements de soins de longue durée de l’Ontario, la Dre Rochon et son équipe ont constaté qu’un tiers des résidents prenaient des antipsychotiques, à un moment ou à un autre de leur séjour. Les taux d’utilisation variaient beaucoup, allant de 20 % à 40 % selon l’établissement. Le fait que la clientèle était similaire d’un établissement à l’autre a permis à la Dre Rochon de conclure que la culture de l’organisme est un facteur du taux d’utilisation.

« Bien que nous ne sachions pas ce qu’est le taux idéal, nombreuses sont les possibilités de penser différemment et d’avoir recours aux antipsychotiques dans les cas graves seulement. »

La solution clé est d’établir une culture où le personnel croit en l’idée qu’il y a des traitements autres que les médicaments pour gérer les troubles comportementaux légers. Au moyen de la formation, le personnel peut apprendre à reconnaître les éléments déclencheurs d’un comportement. Si une personne a une réaction agressive ou est contrariée, est‑ce parce qu’elle souffre, qu’elle est constipée ou qu’elle se sent seule? Des causes traitables plus facilement seraient-elles à la base de son comportement? Si un résident aime errer la nuit, comment faire en sorte que ce soit sécuritaire pour lui?

Dans le cadre d’une étude réalisée au Royaume‑Uni, le personnel des centres de soins infirmiers a été formé dans le but de trouver des solutions de rechange aux médicaments et de réduire l’utilisation des antipsychotiques de 20 % en 12 mois. En outre, les troubles comportementaux n’ont pas augmenté pendant cette même période. Le Middlechurch Home of Winnipeg a obtenu des résultats semblables.

« Je félicite les organismes qui prennent cette initiative, affirme la Dre Rochon. Ils sont l’exemple que de tels résultats peuvent être atteints et qu’il en va d’une meilleure qualité de vie pour tous. »

En cette période où les deniers consacrés à la santé sont limités, il faut également tenir compte de l’aspect économique, d’autant plus que ces médicaments sont très coûteux.

« Sans oublier les coûts occasionnés par une fracture de la hanche ou une plaie de pression; ils sont exorbitants du point de vue qualité de vie et pour le système », poursuit-elle.

La Dre Rochon est d’avis qu’il y a de plus en plus une tendance à la réflexion créative, et que cela représente une réussite en soit. Les organismes échangent des lignes directrices et des modèles de soins que les autres peuvent suivre. Les données et les mesures sont également des éléments clés des efforts visant le contrôle, la comparaison et une meilleure compréhension.

« Nous en sommes à reconnaître que la démence est un problème réel et que nous devons nous préparer à y faire face. La population est vieillissante et les personnes âgées constituent la clientèle principale des soins de longue durée, explique la Dre Rochon. Il s’agit de nos parents et nous devons réfléchir à ce que nous souhaitons pour eux. »

Publications de l’ICIS :

Utilisation de médicaments psychotropes chez les personnes âgées adhérant à un régime public d’assurance-médicaments au Canada, 2001 à 2010

Utilisation d’antipsychotiques par les personnes âgées : une analyse des demandes de remboursement de médicaments, 2001 à 2007